Tout le talent de Madison Cunningham…

A l’origine de la création de ce site, j’avais décidé par principe de ne surtout jamais aborder d’autres thèmes que les moyens techniques pour produire de la musique. Mais les règles sont faites pour être transgressées n’est-ce pas ? Du moins, tant que ça reste exceptionnel… Et c’est bien d’exception dont il est question ici.

Par le plus grand des hasards

J’ai découvert Madison Cunningham au détour d’une session « Paste Studio » parmi tant d’autres, que j’avais tout d’abord survolée d’une oreille très distraite : la seule chose qui m’avait intéressé sur l’instant étant la prestation toute en subtilité de la batteuse Beth Goodfellow !  

Pour le reste, j’avoue que je n’avais pas accroché au point de zapper puis arrêter l’ordi rapidement pour retourner dans de passionnantes tâches ménagères bien routinières. Sauf que…

… la pulpe a fini par décoller doucement du fond de mes neurones ! Inconsciemment une étrange impression d’être passé à côté de quelque chose de très important est venue de nulle part mais le devoir ménager passe avant tout non ? Pourtant deux heures après j’y pensais encore et de manière de plus en plus prégnante : cette voix claire et agile, ce jeu fluide en picking complètement indépendant des lignes vocales, la Jazzmaster utilisée d’une manière intrigante, ces permanents mélanges de rythmes et cette simplicité désarmante dans les réponses faites aux questions de l’animateur… Les apparences étaient trompeuses, je ne pouvais pas me contenter de ne considérer ce paysage sonore qu’en surface.

Grosse claque

D’un seul coup j’ai tout laissé tomber pour me ruer fébrilement dans l’historique du navigateur. Je n’étais même pas sûr d’en retrouver une quelconque trace dans tout ce que j’avais rapidement écouté distraitement et je m’en trouvais même carrément inquiet : je ne connaissais même pas le nom de l’artiste que je cherchais ! Heureusement je suis retombé sur le lien en question – pourquoi en douter à ce point ? – et j’ai cette fois parcouru attentivement la session ci-dessus …

Ce premier morceau, « Pin it down », est un mélange élégant de soul, de funk, de jazz avec un groove incroyable, une fluidité dans l’enchaînement de riffs arpégés, de gammes et d’accords si particuliers sur laquelle les mélodies chantées viennent se poser comme par magie, le tout sur des mesures qui évoluent subtilement. C’est finalement la session ci-dessous, au célèbre Ocean Studio, qui m’a définitivement scotché :

Une Strat dépouillée de pickguard avec deux vieux micros non identifiables et un manche de Telecaster mais surtout un accordage qui laisse perplexe. C’est dingue… C’est quoi ce truc ? Quatre demi-tons plus bas que l’accordage courant ?! Mais ça va zinguer de partout, je peux pas faire ça avec un tirant 10-46 !!! Puisqu’elle joue aussi sur une Jazzmaster et que la mienne est justement montée en 11-52, je vais tenter le coup. Bien que n’y croyant pas une seule seconde, ma Jazzmaster sonnant horriblement dès que le chevalet n’est plus sous une pression suffisante, j’arrive rapidement à stabiliser l’accordage en « C standard ». Certes les métalleux connaissent déjà très bien le « drop tuning » mais c’est pour jouer en saturax plein pot. Ici on parle d’arpèges joués en picking avec un son légèrement crunch !

Une technique de jeu unique

Contre toute attente ça fonctionne et il semblerait bien que Madison Cunningham ait travaillé seule cette technique, au regard de mes humbles connaissances. Même si les accordages alternatifs ne sont pas une nouveauté, cela reste assez incroyable de parvenir à en faire un usage totalement innovant dans un domaine que des générations de musiciens ont pourtant déjà arpenté bien des fois.

Je trouve rapidement d’autres choses à écouter et je choisis au hasard un clip récent parmi tout ce qu’elle propose :

Plus « classique » dans son approche, des noms me viennent à l’esprit en l’écoutant : Fiona Apple, George Harrison… Le travail de guitare est toujours très efficace et, même si en apparence il paraît plus simple, je trouve assez facilement une prestation live très pêchue de ce même morceau où les choses se compliquent assez vite :

Bon sang mais l’accordage est encore plus bas ! Et elle semble utiliser des cordes à filets plats… Je prends cette fois ma Cort Larry Coryell équipée d’un tirant 13-56 flatwound. Et c’est bien ça, elle joue carrément cinq demi-tons plus bas que d’ordinaire ! C’est vraiment très très bas et la Jazzmaster, qui possède une réserve d’aigus assez conséquente, s’en sort très bien (aidée semble-t-il d’une pédale Whammy qu’on voit posée sur le sol) dans cet exercice mené de main de maître. C’est un peu moins le cas de ma Larry Coryell, au son beaucoup plus velouté… et surtout de mon jeu ! De quasiment chaque position d’accord partent des gammes entremêlées d’arpèges d’une fluidité impressionnante et les lignes de chant, tantôt indépendantes, tantôt complémentaires en rythme comme en mélodie, viennent s’y superposer comme par magie. C’est très intense et chaque morceau a certainement nécessité des heures de mise au point tant sur le chant, les textes et les arrangements de guitare…

Une passion pour le songwriting

Les compositions sont magnifiques, riches et toutes plus complexes qu’il n’y paraît, sa voix a des envolées qui rappellent furieusement Jeff Buckley… Toutes ces influences se confirment en écoutant divers interviews où elles citent aussi Joni Mitchell, Bob Dylan, The Beatles, Paul Simon, Jeff Buckley mais aussi Björk, Radiohead et d’autres beaucoup moins connues telles que Juana Molina, Mike Viola ou encore Sufjan Stevens. Talk Talk revient aussi sur une reprise ou dans des illustrations sonores et son site regorge de bien d’autres interprétations toutes plus belles les unes que les autres :

www.madisoncunningham.com

Josh Scott, le grand gourou (!) derrière les pédales d’effet JHS, dit d’elle qu’elle joue d’une façon « asymétrique », laissant notre cerveau perplexe et désemparé dès lors qu’on s’intéresse à sa technique… C’est peu dire !

Aussi à l’aise à l’électrique qu’à la folk, c’est aussi une compositrice douée qu’on classera dans la mouvance americana, faute de mieux, car là encore c’est un peu court et définitif ! Ses morceaux sont riches d’influences multiples où l’on décèle de la funk, du blues, du folk, du jazz, de l’afro-cubain dans un savant dosage aussi efficace en configuration minimaliste voix-guitare qu’orchestré en trio ou en groupe au grand complet.

Malheureusement, à part deux très rares passages à Paris en 2019 ou récemment début décembre 2022 (et je l’ai ratée alors que j’étais sur la capitale exactement ce seul même jour !), rien n’est programmé pour l’instant en France ou même en Europe. Totalement inconnue en France, j’espère pour elle que sa nomination surprise aux Grammy Awards pour la quatrième fois consécutive dans la catégorie folk se soldera cette fois par une victoire en février prochain… Une récompense largement méritée pour une personne passionnée, travailleuse et investie à ce point.

Une intelligence de coeur et d’esprit

Je terminerai par un mot sur les deux derniers de ses trois albums studio (« Who are you know » en 2019 ainsi que le bien nommé « Revealer » en 2022) où il n’y a franchement rien à jeter, c’est superbe tant au niveau musical qu’au niveau des textes, d’une justesse et d’une maturité éblouissante… En voici deux magnifiques exemples avec le très beau « Common language » suivi ensuite du poignant « Life according to Raechel » qui est tout simplement l’une des plus belles chansons jamais écrites sur le deuil :

PS : c’est en parcourant d’autres clips vidéo que je me suis rendu compte que j’avais en réalité déjà écouté plusieurs fois « Pin it down » durant le confinement. Mais la mise en scène et l’atmosphère particulières de ce clip, où on ne la voit d’ailleurs pas du tout jouer, ne m’avaient pas spécialement conquis sur le moment et j’avais fini par oublier ce morceau sans même un regard pour son auteure. Le mal est réparé !

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *